J'ai maintenant à raconter par le menu les détails qui se rapportent à ma révocation (...) ce petit écrit est surtout destiné aux médecins et à la clientèle de Néris, ce récit ne sera peut-être pas sans intérêt auprès de ces deux classes de lecteurs.

Nommé médecin-inspecteur des eaux de Bagnères-de-Bigorre le 5 juin 1842, je comptais près de trente ans de service dans la médecine des eaux minérales, lorsque je fus appelé, le 15 mai 1870, à remplacer M. le docteur de Laurès dans l'inspection des eaux de Néris ; voici dans quelles circonstances :

Après vingt ans d'une pratique très active et très fatigante aux eaux de Néris, M. de Laurès était dans un état de santé qui ne lui permettait plus d'occuper ce poste ; je venais d'être rappelé six mois, par suite de convenances personnelles, aux fonctions de médecin-inspecteur des établissements d'eaux minérales de Paris, fonctions purement administratives, que j'avais antérieurement occupées pendant sept années et qui rapportaient alors six mille francs par an ; pour un médecin-inspecteur, obligé de se retirer sans traitement de retraite, c'était un poste assez enviable ; je proposai à M. de Laurès une permutation qu'il s'empressa d'accepter. La chose était facile, à la condition que le ministère de l'agriculture et du commerce, qui était alors M. Louvet, y consentit. Le président du Comité d'hygiène, Tardieu, officieusement consulté, n'y vit point de difficulté ; il y avait des précédents, dont l'un m'était personnel et, sur le rapport fortement motivé de M. Ozenne, alors secrétaire général du ministère et qui y jouissait d'une grande et légitime autorité, le ministre signa la permutation.

J'insiste sur ces détails, relatifs à ma nomination à Néris, sur lesquels j'aurai à revenir, et je tiens à faire remarquer que la poliltique fut complètement étrangère à l'évènement, que tout se passa régulièrement et administrativement.

Je ne veux pas cacher que la petite négociation avait été conduite très discrètement et voici pourquoi :

M. de Laurès avait pour inspecteur-adjoint aux eaux de Néris, M. le docteur Faure, qui va entrer en scène ; il vivait depuis longtemps avec lui dans les plus mauvais termes et n'ignorait pas que son confrère, qui suivait avec intérêt les progrès croissant de sa maladie, attendait avec impatience sa succession, pour laquelle il avait déjà des promesses. Mais de Laurès serait plutôt mort au poste que de se retirer volontairement, sans la combinaison que je lui offris. Surtout, m'avait-il dit, que l'affaire soit conduite aussi secrètement que possible ; vous ne connaissez pas Faurès, s'il en avait vent, il serait immédiatement à Paris, il remuerait ciel et terre, il obtiendrait une audience de l'Empereur et nous aurions bien de la peine à réussir.

De Laurès ne se trompait pas. Trois ou quatre jours après notre nomination, nous avions une audience du ministre pour lui faire une visite de remerciement. Nous étions depuis quelques instants dans le salon d'attente, lorsque parut M. le sénteur Tourangin. Tiens, me dit de Laurès, voilà le père Tourangin, Faure ne doit pas être loin. En effet, presque au même moment, nous aperçumes le profil de M. Faure dans l'antichambre, il nous reconnut et s'esquiva rapidement.

M. Tourangin, en sa qualité de sénateur, fut reçu immédiatement et il resta près d'une demi-heure dans le cabinet du ministre, où nous le remplaçâmes. Les oreilles m'ont bien tinté depuis quelques instants, dit familièrement de Laurès à M. Louvet, qu'il connaissait depuis longtemps et qui avait été son client à Néris, et je suis sûr qu'il vient d'être beaucoup question de nous. "Que voulez-vous, répondit en souriant le ministre, on ne peut pas, vous le savez, contenter tout le monde et son père... Je savais bien que j'aurais quelques assauts à subir, mais la chose est faite, il n'y a plus à y revenir."

Après les politesse d'usage, nous prîmes congé du ministre, et en sortant de l'hôtel nous trouvâmes sur le trottoir de la rue de Varenne... M. Faure avec la députation du Rhône, moins l'honorable M. terme, qui m'a affirmé n'avoir pas voulu s'associer à la démarche et auquel je suis heureux de donner cette satisfaction. Nous en conclûmes assez logiquement, qu'après l'assaut du sénateur, le pauvre ministre allait encore avoir à subir l'assaut des députés.

Le moment est arrivé de dire avec quelques détails,  ce que c'est que M. Faure, qui a  joué, dans la petite comédie que je raconte, un rôle important, qui a puissemment contribué à son dénoûment et qui vient de recevoir la légitime récompense de 10 ans de démarches et de manoeuvres plus ou moins souterraines. La tâche est délicate, je le sais : elle offre quelques écueils ; mais il est bien entendu que je ne franchirai par le mur de la vie privée, que je ne parlerai que de l'homme public, que de faits dont je garantis l'authenticité et avec la résolution, bien entendu, de ne décliner aucune responsablité.

Puisque, ainsi que ke l'ai dit dés le début, la politique a joué un si grand rôle dans cette affaire, après avoir constaté qu'elle a été complètement étrangère à ma carrière et spécialement à mon arrivée à Néris, après avoir affirmé que, pendant les 11 années que j'y ai exercé mes fonctions, je n'y ai jamais fait de politique, il me sera bien permis de dire, puisque c'est là sa principale raison d'être, quels sont les titres politiques de M Faure.

Après avoir fait ses études médicales à Lyon et passé ses examens à Montpellier, M Faure fut reçu docteur à Paris au mois d'avril 1847. Il était à Lyon au moment où éclata la révolution de février et parut l'accueillir avec un enthousiasme qui étonna bien un peu quelques-uns de ses condisciples. Il en recruta cependant un certain nombre pour organiser, avec leur concours, une espèce de garde d'honneur, dont il s'improvisa commandant et qui montait la garde auprès du proconsul expédié par le gouvernement provisoire, Emmanuel Arago.

Ce zèle fut promptement récompensé et, dans la curée, M Faure fut nommé sous-commissaire de la République à Villefranche du Rhône. Il était lorsque, après l'élection du 10 décembre, on envoya à Lyon, comme préfet à poigne, M Tourangin, ancien préfet du Doubs sous Louis-Philippe. M Faure, qui, il faut lui rendre cette justice, ne manque pas de flair pour sentir d'où vient le vent, se mit assez promptement dans les bonnes grâces du nouveau préfet et dut lui persuader qu'il était aussi gouvernemental que lui-même. Mais il y avait alors, au ministère de l'intérieur, un homme qui, après avoir été longtemps un journaliste d'ardente opposition, était au pouvoir un autoritaire intransigeant, - cela se voit assez souvent, - c'était Léon Faucher, nom prédestiné. Il faucha en effet, impitoyablement, la plupart des fonctionnaires qui devaient leur avènement aux hommes du 24 février. Le sous-préfet de Villefranche, avec son origine et malgré l'appui de son noueau préfet, ne pouvait pas échapper au coup de balai ; il fut envoyé de Villefranche à Civray et peu de temps après définitivement remercié.

Mais un peu plus tard, et avec l'appui de M Tourangin, il fut nommé médecin-sanitaire à Damas. Il y passa quelques années, sut s'y faire donner la croix de la Légion d'Honneur et revint en France, pour voir s'il n'y aurait pas moyen d'avoir autre chose. C'est probablement sur le chemin de Damas qu'à l'instar de St Paul il trouva la lumière.

Il était en congé depuis assez longtemps lorsque l'inspection de Néris devint vacante ; M de Laurès, inspecteur adjoint, fut nommé inspecteur et le comité d'hygiène présenta, en première ligne, pour le remplacer comme adjoint, le docteur Morin qui exerçait alors la médecine à Néris, dont il était le maire. Il allait être nommé sans difficulté et en avait déjà reçu l'assurance, lorsque M faure, instruit de cette situation qu'il avait jusque là ignorée, accourt à Paris, met en mouvement les influences dont il pouvait disposer, probablement M Tourangin, son ancien préfet, devenu sénateur influent ; le ministre regarde comme non avenue la présentation du comité qui, sans se faire trop prier, en fait une autre sur laquelle figure M Faure, et celui-ci est nommé.

C'est ainsi que débutait, en 1856, dans la médecine des eaux et après avoir donné un échantillon de ses talents... pour mettre en mouvement les influences politiques, l'homme que je trouvais à Néris en 1870.

Quelque froissé que pût être M faure dans son ambition, quelque pût être l'amertume de ses espérances déçues, rien n'aurait été plus facile que de vivre en bonne intelligence avec moi, s'il l'eût bien voulu ; j'étais son ancien de 15 ans dans la médecine des eaux ; il avait une clientèle personnelle, à laquelle je ne songeais à porter aucune atteinte, me contentant de la succession, même incomplète, de M de Laurès. Son amour-propre, comme ses intérêts, pouvait donc être facilement sauvegardé.

Mais il n'en fut pas ainsi : dans la visite de courtoisie que je lui fis le premier, la conversation fut tout de suite aigre-douce, plus aigre que douce de sa part. Il eut le bon goût de me parler de l'injustice dont il venait d'être la victime, de l'iiégularité de la mesure prise par le ministre, etc. Ja tâchai de lui faire comprendre que ce n'était pas précisément devant moi qu'une pareille thèse devait être soutenue. Bref, les choses en restèrent là et la paix, sinon la bonne harmonie, aurait encore pu exister entre nous, si M Faure n'avait pas immédiatement entamé contre moi une petite guerre de potins que, suivant son habitude, il nia, mais à propos desquels je trouvai bon de le mettre au pied du mur.

Huit jours à peine après mon arrivée à Néris, il n'y avait plus de rapports entre M Faure et moi...

Personne, hélas ! n'a pu perdre le souvenir des funestes évènements dont l'été de 1870 fut le signal et qui inaugurèrent si tristement ma prise de possession de l'inspection de Néris. Je ne veux y faire allusion qu'à propos d'un fait, qui passa presque inaperçu au milieu des graves préoccupations auxquelles tout le monde était alors en proie, mais qui porte avec lui samoralité et que je suis obligé de rappeler.

L'assaut dont j'ai parlé, assaut infructueux, livré au ministre quelques jours après ma nomination, fut renouvelée dans les premiers jours d'août et, sous la pression du sénateur Tourangin et la députation impérialiste du Rhône, pour donner un dédommagement à M Faure, le 9 août, au moment de quitter le ministère pour le remettre à M Clément Duvernois, M Louvet signa la nomination de M Faure au grade d'officier de la Légion d'Honneur... Vous entendez bien ! le 9 août 1870, 3 jours après Reischoffen, sans qu'il y eût encore le prétexte des services de guerre, dont on a depuis si largement usé, on donna à l'inspecteur adjoint des eaux de Néris, au fougueux républicain de 1848, la croix d'officier, cette distinction que ne possède pas la moitié des professeurs de la Faculté de Paris !

Disons bien vite que, par un reste de pudeur, cette nomination ne fut pas publiée au Journal Officiel.

Deux ans se passèrent sans incident particulier, et je pouvais croire que la paix était rétablie, même à Néris, lorsque, au commencement de 1872, je fus prévenu par mon excellent ami Tardieu, toujours président du comité d'hygiène, qu'un orage se formait sur ma tête. Tardieu me dit qu'un député de Lyon, que je ne connaissais en aucune façon, dont j'entendais parler pour la première fois, avait fait plusieurs démarches, tant auprès du ministre M Victor Lefranc, qu'auprès du directeur M Dumoustier de Frédilly, pour demander ma révocation. Ce député était M Le Royer, ami intime de M Faure, qui exhibait, à l'appui de ses instances, des lettres de ce dernier, dans lesquelles j'étais accusé de bonapartisme, - accusation toujours dangereuse, - et de plusieurs autres méfaits, sur lesquels je n'ai jamais pu être bien fixé. défendez-vous, me dit Tardieu, et ne perdez pas de temps.

J'avais pour ami intime, depuis 30 ans, un homme politique qui, dans son court passage aux affaires, au milieu des circonstances les plus difficiles, je puis le dire sans crainte d'être démenti par personne, a laissé, dans tous les partis, les meilleurs, les plus honorables souvenirs, M de Goulard.

M de Goulard, qui jouissait de toute la confiance de M Thiers, venait d'être nommé ambassadeur à Rome, et devait rejoindre très prochainement ce poste important. J'allai le voir et lui fis part de la confidence qui venait de m'être faite. Soyez sans inquiétude, me dit de Goulard, Victor Lefranc n'est pas homme à céder à des dénonciations, si elles sont calomnieuses ; au surplus, je vais le voir à Versailles et je saurai à quoi m'en tenir.

En effet, le jour même, M de Goulard avait un entretien avec M Victor Lefranc. Celui-ci, après s'être fait un peu tirer l'oreille, finit par s'expliquer franchement et dit à M de Goulard : eh bien, oui, des griefs assez sérieux ont été articulés contre M de Malherbe par un homme en qui je dois avoir confiance, M le Royer ; mais j'ai voulu procéder régulièrement, j'ai ordonné au préfet de l'Allier de faire une enquête et je vous promets de ne prendre aucune décision sans vous en parler et sans entendre M de Malherbe lui-même.

Voilà comment on procédait alors et M Tirard ne trouvera pas mauvais que je le lui rappelle.

Quelques jours après cette conversation, le résultat del 'enquête arrivait au ministère, il m'était complètement favorable ; toutes les allégations dirigées contre moi étaient déclarées sans fondement et - détail piquant - ce document était remis aux mains de... M de Goulard, nommé ministre de l'agriculture et du commerce, en remplacement de M Victor Lefranc qui passait à l'intérieur !

Ce dernier s'empressa de prévenir M Le Royer de la situation des choses. Je ne puis pas vous laisser ignorer, lui dit-il, que le résultat de l'enquête est tout en faveur de M de Malherbe et que mon successeur est son ami intime.

La position devenait assez délicate pour M Le Royer et surtout pour son client. Aussi s'empressa-t-il d'aller trouver le nouveau ministre et fit-il tous les efforts possibles pour tâcher d'effacer de son esprit la mauvaise impression qui aurait pu s'y produire ; il fut